«La vie se déroulait sous mes yeux»
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«La vie se déroulait sous mes yeux»

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L’ère des PTT

Dans le projet d’histoire orale des Archives des PTT, d’anciennes collaboratrices et d’anciens collaborateurs parlent de leur travail avant l’arrivée de l’ère numérique.

Michael Frischkopf (texte), Daniel Brühlmann (photos), 19 octobre 2015

Nous sommes en 1967. Dehors, le «summer of love» bat son plein tandis que bien installée à son poste, Susi Volery réceptionne son premier télégramme. Ce ne sera pas son dernier: debout derrière le guichet, la fonctionnaire des PTT de l’époque incarne la Suisse. «Oui, j’avais du pouvoir. J’ai sans doute parfois fait preuve d’arrogance. Mais je ne m’en rendais pas compte à l’époque! Qu’on me le pardonne. J’étais terriblement jeune.»

Il y a de fortes chances pour que Susi Volery vous ait un jour donné un renseignement.

Aujourd’hui, Susi Volery a 64 ans et est à la retraite depuis près de deux mois. Elle a passé plus de trois décennies au service des télégrammes. Elle a connu l’âge d’or et la chute de cette technologie bien établie. Elle a vu comment l’introduction du téléfax a entraîné des suppressions d’emplois. Comment le service des télégrammes a été définitivement supprimé en 1999. Comment son travail, dans lequel elle excellait, est devenu superflu. Que faire?

Susi Volery s’est battue. Elle s’est familiarisée avec un nouveau domaine d’activité. A travaillé pour les renseignements au 111. C’était en 2000. Adolf Ofi venait d’accéder à la présidence de la Confédération. Et Susi Volery prononçait pour la première fois la célèbre phrase: «Renseignements, vous désirez?» Ce ne serait pas la dernière…

«Les premières semaines, je me disais: Je vais finir à l’asile en un rien de temps. Cette cadence! Un appel après l’autre. Sans pause. J’ai eu beaucoup de mal, à 50 ans, à m’adapter. Mais je me suis mise au défi d’y arriver. Avec le temps, les choses se sont améliorées. Puis, plus tard, cela a même commencé à me plaire.»

Les jeunets de l’internat

Juillet 1969. Les Américains posent le pied sur la lune. Susi Volery réceptionne à Saint-Gall les demandes des travailleurs immigrés italiens pour inviter leurs interlocuteurs à un appel téléphonique. En clair, Madame Volery appelle en Italie pour prévenir que, le jour suivant, une personne devra se présenter à une heure donnée, à un guichet donné afin que le travailleur immigré puisse l’appeler. Ce qui attriste Susi Volery: de nombreux travailleurs immigrés ne savent pas écrire et signent avec trois X. Dans la file d’attente, on trouve aussi de riches pensionnaires d’internat venus d’Allemagne, qui souhaitent utiliser le téléphone public pour appeler chez eux.

«Dans cette pièce, on avait un mélange social incroyable!»

«Dans cette pièce, on avait un mélange social incroyable! D’un côté des hommes robustes dans des vêtements simples. De l’autre, des jeunets en costumes chics. C’était impressionnant. Au guichet, la vie se déroulait sous mes yeux. Et avec mes collègues, on s’entraidait pour que cela aille plus vite.»

Lorsque Susi Volery raconte cette période, on perçoit un mélange de mélancolie et de sérénité. Pour elle, les gens étaient autrefois plus solidaires, et le rythme de la vie était indiscutablement plus paisible. Mais elle vit dans le présent: elle a dû s’habituer si souvent – parfois à la seconde! – à de nouvelles situations, technologies, circonstances ou personnes qu’elle a appris à prendre de la distance.

 

Aujourd’hui, Susi Volery évoque la technologie de l’époque en riant. Pourtant, le télégramme était alors la porte ouverte sur le vaste monde.
Jimmy Carter et le roi Hussein Ier de Jordanie

Mai 1977, Genève. Le président des Etats-Unis fraîchement élu et le roi de Jordanie se rencontrent à l’hôtel Intercontinental. Trois étages de l’hôtel sont réservés pour leurs entourages respectifs. Et Susi Volery est au rendez-vous, elle aussi! «Bien sûr, je n’ai vu les présidents que de loin. Vous savez! Tout était bloqué. Nous étions assis à nos petits bureaux et attendions que les textes arrivent, pour ensuite les transmettre aux journaux du monde entier. Genève fut une expérience incroyable: nous avions trois guichets dans les bâtiments de l’ONU, et bien sûr aussi au salon de l’automobile. Tout passait par nous.»

 

Durant des décennies, le télégraphe est la technologie de télécommunication dominante. Mais au milieu des années 70, les premiers fax font leur apparition. Un sacré bond en avant: il ne faut plus que quatre à six minutes pour transmettre une page. Les journalistes deviennent autonomes, commencent à envoyer eux-mêmes les rapports de match à la rédaction. Et soudain, Susi Volery est de trop.

Le nouveau départ au 111 et au 1811

Susi Volery a pourtant de la chance, car on lui offre la possibilité de se reconvertir au service des renseignements. Le changement est bien entendu difficile. Elle commence toutefois rapidement à trouver des points communs avec le travail qu’elle avait exercé dans sa «première vie». Susi Volery découvre qu’elle a plaisir à mettre les gens en relation et que, selon ses propres mots, elle est atteinte du «syndrome du sauveur». Elle se lance pour défi d’être aussi humaine que possible dans les quelques secondes que dure une conversation.

«J’avais tout à fait conscience qu’il n’était pas possible de bavarder sans fin, parce que cela n’est pas rentable. Mais on n’appelle pas Swisscom pour rien – on s’attend à une qualité supplémentaire, et je voulais la fournir constamment. Certains clients avaient terminé au bout de 15 secondes, tandis qu’il fallait parfois cinq minutes pour répondre à d’autres, parce que la demande n’était pas claire ou compliquée. Ma cheffe disait souvent: Susi, tu es trop lente. Et je répondais: Oui, je sais. Mais il faut bien que je serve au mieux les clients. Ma cheffe: Susi, tu es trop lente, mais tu travailles vraiment très bien. Si j’étais cliente, c’est toi que j’aimerais avoir au bout du fil.»

C’est le cas des hommes et femmes d’affaires qui attendent une réponse avant même d’avoir formulé la question. Ou des milliers de personnes qui appellent pour demander un numéro de téléphone. Ou de la vieille dame qui téléphone plusieurs fois par jour et demande quel jour on est, mais qui veut en réalité simplement parler à quelqu’un. Susi Volery représente, pendant près d’une décennie, l’une des sympathiques voix des renseignements. La fin de sa carrière professionnelle était annoncée et en juillet 2015, elle prend sa retraite.

Elle continue de téléphoner avec plaisir

La capacité d’assimilation décline avec l’âge, Susi Volery en est convaincue. Et avec elle, la disposition à se familiariser, une fois encore, avec les aspects d’une nouvelle technologie. Elle s’en est bien rendu compte lors de sa reconversion à 55 ans. Se séparer de collègues auxquelles on s’est attaché après des années de travail? Bien sûr que cela a été difficile pour Susi Volery.

Elle se lance pour défi d’être aussi humaine que possible dans les quelques secondes que dure une conversation.

«Si j’aime encore téléphoner? Naturellement, c’est mon moyen de communication principal. On peut très bien sentir l’humeur de la personne au téléphone. Notamment pour les discussions difficiles – et je parle là du domaine privé – il est beaucoup plus facile de communiquer par téléphone pour maintenir la bonne distance, ou tout simplement pour se taire pendant un instant.»

Déjà avant son départ à la retraite, elle a commencé à aider des proches de personnes gravement malades ou démentes, par exemple en allant leur rendre visite dans les maisons de retraite. C’est d’ailleurs ce qu’elle fera cet après-midi. Elle regarde l’heure, sourit, et redevient un instant la jeune femme espiègle qui servait depuis son guichet ses clients avec un regard peut-être parfois un peu hautain. Que le temps a passé vite.

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