Ne pas cliquer s’il vous plaît!
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Ne pas cliquer s’il vous plaît!

Kathrin Buholzer

La journaliste et animatrice du site Internet elternplanet.ch est mère de deux enfants et observe pour Chroniques les contraintes auxquelles nous sommes quotidiennement soumis dans notre rapport aux nouveaux médias et aux possibilités du monde numérique.Suivre l’auteure sur Youtube

Kathrin Buholzer, 13 octobre 2016

«Entrez Mesdames et Messieurs, visitez notre cabinet des horreurs! Rovena, la femme-serpent au corps ultra-flexible, le gros Raul avec ses deux têtes, le petit Jean-Louis et Mathilda, la femme sans visage. Entrez seulement Mesdames et Messieurs et frémissez d’horreur! Vous n’allez pas le regretter…»

Des années durant, dans le parc d’attractions de Saint-Tropez, une voix sonore faisait de la publicité pour le spectacle se déroulant dans la petite tente brune située derrière les autos-tamponneuses. C’est avec un mélange de dégoût et de curiosité que les enfants que nous étions rodaient autour de cette tente en se demandant à quoi pouvaient bien ressembler la femme sans visage et l’homme au corps d’éléphant.

«Non, nous refusons de dépenser de l’argent pour un tel spectacle, il est exclu que nous nous divertissions de la souffrance d’autrui.»

«Non, nous refusons de dépenser de l’argent pour un tel spectacle, il est exclu que nous nous divertissions de la souffrance d’autrui.» C’était le crédo de mes parents, qui nous interdisaient d’entrer dans cette tente. Notre curiosité est donc restée inassouvie pendant des années bien que nous ayons essayé d’y jeter subrepticement un œil.

Finalement, nous avons réussi à économiser suffisamment d’argent de poche pour nous payer l’entrée au «Cabinet des Horreurs». Nos parents n’étaient bien sûr pas présents, c’est nous qui menions le bal. Et bien que nous savions que nous aurions mieux fait de nous acheter une barbe à papa, nous avons satisfait notre envie et avons assisté au funeste spectacle humain.

Ces spectacles de cirque ont disparu depuis longtemps, mais ils ont malheureusement été remplacés par les «pièges à clics», qui sont à l’ordre du jour dans la plupart des magazines en ligne.

Nous sommes presque ressortis aussi rapidement de la tente que nous y étions entrés. Ce n’est pas forcément ce que nous y avons vu qui nous a choqués, mais bien plutôt notre propre voyeurisme. Ces spectacles de cirque ont heureusement disparu depuis longtemps, mais ils ont malheureusement été remplacés par une nouvelle attraction du type «Entrez et venez voir la chose incroyable que je vais vous montrer». Le phénomène s’appelle aujourd’hui «piège à clics» et est à l’ordre du jour dans la plupart des magazines et des quotidiens en ligne.

La recette est fort simple et ressemble à celle des anciens spectacles humains: chercher quelques personnes frappées par un destin tragique (les histoires anciennes font aussi l’affaire), choisir une image dramatique ou très triste et écrire un texte accrocheur comme par exemple: «Ce que ce jeune homme a dû subir est incroyable, jusqu’au jour où s’est produit quelque chose de merveilleux…»

Les gens vont s’agiter et l’histoire va faire tache d’huile et gratifier ainsi le magazine en ligne d’un nombre fabuleux de clics.

Ou bien: «Ce que cette mère inflige ici à son enfant le traumatisera pour le restant de ses jours…» Alors là, tu peux être certain que les gens vont littéralement se précipiter dans ton boui-boui… hum, sur ton site internet. Tu auras encore plus d’impact si tu peux intégrer une vidéo amateur montrant le poney écrasé sur la route, la collision avec le train ou la grand-mère inconsciente derrière sa maison.

C’est un peu comme au «Cabinet des horreurs»: on secoue la tête, mais on y entre quand même.

Les gens sont très voraces de ce genre de contenus, ils vont «liker» l’article et le partager sur leur profil Facebook et avec leurs groupes préférés, affublé d’un «smiley OMG». Ils vont se lamenter sur l’horreur de ces images et exiger qu’on retire la garde aux parents de ce pauvre enfant. Ils vont s’agiter et l’histoire va faire tache d’huile et gratifier ainsi le magazine en ligne d’un nombre fabuleux de clics. C’est un peu comme au «Cabinet des horreurs»: on secoue la tête, mais on y entre quand même.

Moi aussi, je suis allée voir ce spectacle à l’âge de quinze ans et j’en ai encore honte aujourd’hui. Et j’ai aussi déjà cliqué sur ces articles et ces vidéos, la curiosité étant parfois plus forte que la raison. Et je n’en suis pas fière non plus. Car c’est exactement par ce comportement que nous contribuons à alimenter les magazines de clics qui leur suggèrent: «Oh, oui. Nous adorons ce genre de contenus et en voulons davantage!»

Il est intolérable que les gens ne se prêtent plus assistance dans la rue ou qu’ils empêchent les secours de faire leur travail parce qu’ils sont occupés à tourner des vidéos avec leurs smartphones.

Il est intolérable que les journaux mettent des liens vers ces vidéos dans leurs articles pour augmenter le nombre de clics et les revenus publicitaires et au final gagner plus d’argent.

Le mieux, c’est donc de ne pas se laisser amadouer par ces spectacles d’exhibition. En d’autres termes, cela signifie:

«Ne pas cliquer s’il vous plaît!»

Les commentaires sont fermés.

Une réflexion au sujet de « Ne pas cliquer s’il vous plaît! »

  1. Excellent article. Analyse très pertinente du comportement humain. Témoignage courageux d’avoir été également par moment de ceux dont le comportement est dénoncé. Et conclusion chargée d’espérance: oui, chacun de nous a la capacité de changer le cours des choses, de ne pas vivre de façon quelconque, comme tout-le-monde, mais de vivre éclairé(e), critique et responsable … de son propre bonheur … et par là, de celui des autres.

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